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Archives Mensuelles: octobre 2011

Nous marchons, et, plus que jamais le sens fait défaut. Il n’y a pas de sens à vrai dire. Par charité pour nous-même, nous inventons des stratégies qui nous font tenir. Marcher en est une. Je marche. C’est un fait. De ces marches sortent des images. Sortir n’étant pas le bon terme, plutôt émergent des images de ces marches.
Lisant Coolidge, Clark, Dépositions Smithoniennes enchâssé dans Sujet à un film, lisant ce texte de géologue, j’ai senti à quel point j’étais encore loin de mon but de marcheur. J’irai à la rencontre de Coolidge, en tout cas de son île et de sa spirale inspiratrice. Je tracerai une ligne sur un plan que je suivrai. De Boston à Salt Lake City. En train peut-être, voir défiler les paysages nord-américain. Du Massachusetts à l’Utah. J’irai à Martha’s Vineyard Island. Il parait que c’était un port de baleinier. C’est maintenant une île balnéaire où viennent se reposer de leurs ébats capitalistes la gentry nord-américaine. Dans un compartiment de train longue distance, allongé, j’écouterai Mark Hollis, The color of Spring, peut-être. Observant les paysages, Edward Hopper me viendra à l’esprit. Je penserai à sa lumière, à tout ce vide laissé dans son espace pictural. Je penserai à cette image de Hopper, un compartiment de train, fauteuil vert, j’y serai aussi.

 

Mais avant d’embarquer sur ce train longue distance, je passerai sur Martha’s Vineyard Island. Là, je marcherai à la recherche du passage de Clark Coolidge. Je serai à l’affût des traces laissées par les marins, âmes mortes qui se sont perdues en mer. Sans doute quelque rencontre fabuleuse avec des monstres marins, Moby Dick peut-être, Nantucket n’est pas loin après tout. Reste-t’il un bar où ses hommes sont venus étancher leur soif de chaleur humaine. Caresses perdues de Bethsabée, caresses mille fois répétées dans les tempêtes terribles qu’ils affronteront. Je n’ai jamais connu de tempête en mer. Mes cataclysmes sont toujours arrivés sur terre ferme. Qu’avaient-ils donc en tête ces matelots, dans ces bars que je ne connais pas encore ou ne connaitrai jamais. A quoi pouvaient-ils rêver ces hommes qui pour la plupart ont sombré loin des leurs. Nous sombrons toujours loin des nôtres.
De Martha’s Vineyard Island à la spirale de Robert Smithson, je tracerai une nouvelle ligne de mémoire. Je croiserai des marins perdus, peut-être Edward Hopper et son épouse Jo. Ils longeront le train où je serai installé. Dans leur voiture, celle utilisée dans leur traversée du continent américain. Jo installée avec son matériel, ses couleurs, prenant note du paysage. Les Dépositions Smithsoniennes posées sur les genoux. Il y aura aussi Mark Rotko, une procession pour ainsi dire. Je rêve de ce trajet sur ce fragment d’Amérique. Je le rêve et le prépare. Il est déjà là. Trajet qui activera les spectres qui ont jalonné mon parcours dans l’image. N’oublions pas Melville, ce vieux barbu. Coolidge est un vieux requin, à peine lu, le voilà qu’il m’entraîne dans son courant de sédiments. Et tout remonte à nouveau. Si j’osais, allons, j’ose, je dirais que l’Ophtalmosaurus se réjouit d’avance de ce trajet déjà mythique sans être ébauché. Sans doute moment ne fut-il jamais aussi beau. Projection parfaite de se voir dans ce compartiment peint par Hopper. Fauteuil vert, pieds étendus, Dépositions Smithsoniennes sur les genoux.